Abstract
Le ré-ensauvagement, ou rewilding, est une approche de conservation de la nature qui vise à restaurer des écosystèmes dégradés par l’activité humaine, notamment par la réintroduction d’espèces clés. Ce concept, récemment intégré dans les dictionnaires francophones, suggère de laisser les écosystèmes évoluer sans exploitation, recréant ainsi une nature plus authentique. Cet article explore les enjeux et les paradoxes du ré-ensauvagement, en s’appuyant sur l’expertise de Jean Bachetta, anthropologue à l’Université de Neuchâtel, et sur l’exemple concret d’un projet de réintroduction de bisons d’Europe dans le canton de Soleure, en Suisse. L’analyse met en lumière la tension entre la volonté de rétablir une faune complète et les interventions humaines nécessaires pour y parvenir. Loin de sanctuariser la nature, le ré-ensauvagement moderne prône une coexistence entre l’humain et le non-humain, en intégrant les communautés locales et en repensant notre rapport au vivant. Il soulève des questions fondamentales sur la place de la nature dans une société anthropisée et sur notre capacité à passer d’un paradigme de domination à une relation d’interdépendance.
Introduction au concept de ré-ensauvagement
Le terme « ré-ensauvagement », traduction de l’anglais rewilding, a fait son entrée dans le dictionnaire Le Larousse en 2024, en même temps que des mots comme « greenwashing » et « éco-anxiété ». Cette notion incarne une volonté de recréer une nature à l’état pur, telle qu’elle existait avant l’intervention humaine. L’idée est de restaurer des écosystèmes abîmés en cessant de les cultiver ou de les exploiter, pour les laisser évoluer par eux-mêmes. Il s’agit de reconstituer des forêts où l’humain ne serait plus ni chasseur ni cueilleur, mais un simple observateur.
Dans le contexte suisse, cela pourrait se traduire par le retour de grands animaux sauvages, comme le bison, dans des régions comme le Jura. Cette vision d’un futur différent et d’un nouveau rapport à la nature suscite un intérêt croissant, au point de devenir un sujet de recherche académique. L’imaginaire du sauvage, souvent associé aux grands documentaires animaliers, est puissant et cinématographique, évoquant un monde où des troupeaux de bisons parcourraient à nouveau les paysages suisses. Cette fascination a d’ailleurs motivé une thèse de doctorat sur les enjeux du ré-ensauvagement et la possibilité de réintroduire le bison d’Europe en Suisse.
Définition et histoire du ré-ensauvagement
Une nouvelle philosophie de conservation
Le ré-ensauvagement est une méthodologie de conservation récente qui cherche à se distinguer des pratiques traditionnelles. Alors que des initiatives passées, comme la réintroduction réussie du castor à Genève, s’inscrivaient dans une conservation plus classique, le ré-ensauvagement adopte une approche plus optimiste. Son objectif est de rétablir activement des écosystèmes endommagés par l’homme, en particulier via la réintroduction d’espèces clés.
Ces espèces, dites « clés de voûte », comme le bison, ont un impact majeur sur leur environnement, produisant des effets en cascade qui favorisent le retour de nombreuses autres espèces et rééquilibrent l’écosystème.
Des origines américaines à une ambition européenne
L’échelle du ré-ensauvagement dépasse souvent celle des projets de conservation localisés. On observe une ambition continentale, notamment en Europe, pour ré-ensauvager de vastes territoires. Le concept a été formulé pour la première fois aux États-Unis par David Foreman, qui envisageait de recréer de grands espaces sauvages sur le continent américain en y réintroduisant des carnivores qui en avaient été chassés.
Cette approche à grande échelle se distingue ainsi des actions de conservation plus circonscrites.
Une nostalgie dépassée par une prise de conscience
La motivation derrière le ré-ensauvagement est souvent associée à une certaine nostalgie d’un monde perdu. Cependant, elle est avant tout alimentée par une prise de conscience aiguë de la crise de la biodiversité. Il s’agit d’une volonté de réparer les dommages causés par l’activité humaine au cours des derniers millénaires. En Suisse, par exemple, la plupart des gens ignorent que le bison d’Europe était présent sur tout le continent jusqu’au Moyen Âge. La démarche est donc moins une question de nostalgie que de responsabilité et d’action face à une urgence écologique.
Le ré-ensauvagement en pratique : le cas des bisons suisses
En Suisse, la protection de la nature n’est pas nouvelle, avec des initiatives comme le Parc National des Grisons (créé en 1914), le Silvoparc de Zurich ou encore le Parc naturel du Jorat, partiellement sanctuarisé en 2021. Cependant, le ré-ensauvagement se différencie de la simple protection par son approche de la coexistence.
Le projet pilote du Jura soleurois
Depuis 2021, un projet pilote nommé « Wisent im Thal » se déroule à Welschenrohr, dans le canton de Soleure. Il vise à tester la faisabilité de la réintroduction du bison d’Europe, le plus grand mammifère du continent, disparu de Suisse il y a plusieurs siècles. Un troupeau de onze bisons, dont certains proviennent d’un zoo de Zurich et d’autres sont nés sur place, évolue sur un territoire d’un kilomètre carré. Bien que des colliers GPS permettent de suivre deux femelles, localiser ces animaux de 600 à 800 kg reste difficile tant leur camouflage est efficace.
Le territoire est ouvert au public, randonneurs et VTTistes, et n’est pas conçu comme un zoo. Mathias Muff, l’un des collaborateurs du projet, explique que les animaux, bien que capables d’atteindre 60 km/h, ne sont pas dangereux et font des charges simulées pour marquer leur territoire.
Le projet, d’une durée de dix ans, a commencé sur 50 hectares avant de doubler de surface. La prochaine étape vise une semi-liberté sur 7 à 15 km², afin d’étudier les interactions avec l’agriculture et la sylviculture.
Coexistence et acceptation locale
Darius Weber, biologiste et l’un des initiateurs du projet, souligne que la plupart des grands mammifères (sanglier, cerf, loup, lynx) ont déjà fait leur retour en Suisse. Pour lui, il est normal que la faune redevienne complète, et le bison est le dernier maillon manquant de cette grande faune. Il insiste sur la responsabilité d’une société riche comme la Suisse à trouver les moyens de cohabiter avec ces espèces.
L’un des aspects les plus remarquables du projet est l’implication et l’acceptation des acteurs locaux. Benjamin Brunner, l’agriculteur dont les terres jouxtent celles des bisons, s’est montré fasciné par le projet. Bien qu’il doive installer une double clôture pour maintenir une distance réglementaire de cinq mètres entre son bétail et les bisons, il considère que le travail supplémentaire, qui est indemnisé, n’est pas une charge inacceptable. Il affirme que la coexistence se passe très bien et que l’impact des bisons est bien moindre que celui des activités humaines. Pour lui, la question n’est pas de savoir si les animaux peuvent s’adapter, mais si les humains le veulent. Il conclut en rappelant l’importance de la biodiversité pour la survie de l’humanité.
L’exemple de Welschenrohr montre que, lorsque les acteurs locaux sont intégrés dès le début, la cohabitation est possible.
Les paradoxes et les défis du ré-ensauvagement
Le sauvage géré par l’homme
Ré-ensauvager ne signifie pas sanctuariser la nature en l’isolant de l’homme. Au contraire, cette approche implique d’intégrer les communautés humaines, de les informer et de les sensibiliser. Par exemple, un autre projet de conservation de bisons dans le canton de Vaud, près de la forêt de Suchy, a montré que la population locale manifestait un réel intérêt pour ces nouveaux voisins non humains, ce qui aide à imaginer un futur partagé.
Cependant, un paradoxe majeur demeure : pour atteindre un état de liberté totale pour ces animaux à long terme, des interventions humaines lourdes sont souvent nécessaires au début. Les bisons, par exemple, sont vulnérables aux maladies transmises par le bétail et nécessitent des soins, comme la vaccination. Une bisonne est d’ailleurs décédée d’une infection virale en 2024 dans le canton de Vaud. Ces interventions, bien qu’invasives, sont indispensables pour assurer la survie des animaux dans un environnement fortement anthropisé.
Quel statut pour une espèce disparue ?
La question du statut du bison en Suisse est complexe. Officiellement, l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) ne le considère pas comme une espèce indigène, et il n’est pas inclus dans la liste de protection des animaux publiée en 2025. Toutefois, à une échelle de temps plus large, le bison était présent sur le territoire suisse bien avant l’homme. Le paysage ayant été profondément transformé, les bisons actuels évolueraient dans un environnement très différent de celui du Moyen Âge.
Changer de paradigme : de la domination à la coexistence
Le ré-ensauvagement, mené par des organisations comme Rewilding Europe, soulève une question fondamentale : ces projets sont-ils au service du vivant ou des besoins humains ? Notre société occidentale a un rapport de domination et d’extractivisme à la nature, la considérant comme une ressource, y compris pour le bien-être personnel.
La philosophie du ré-ensauvagement propose de sortir de cette dichotomie entre humains et non-humains et de réintégrer l’homme dans la nature. Cela implique un changement de paradigme : cesser de voir la nature comme un espace extérieur à l’expérience humaine. Il s’agit d’apprendre à coexister en considérant que les besoins des non-humains sont aussi importants que les nôtres. Intégrer la perspective non-humaine dans les décisions politiques et d’aménagement du territoire est un processus long, mais des projets pilotes comme ceux de Welschenrohr et de Suchy permettent de remettre en question nos rapports au monde sauvage.
Le sauvage à toutes les échelles
Le sauvage ne se limite pas aux vastes étendues et aux grands mammifères. Il existe également à une échelle minuscule et accessible, dans une mare, un bout de friche urbaine ou un petit bois près de chez soi. Pour l’observer, il faut simplement changer de perspective, se mettre à hauteur de batracien et prendre le temps de regarder. Ce sauvage de proximité peut aussi être aidé à revenir, démontrant que le ré-ensauvagement est un concept qui peut s’appliquer à toutes les échelles.
Conclusions
Le ré-ensauvagement est une approche dynamique et optimiste de la conservation, qui vise non seulement à protéger mais aussi à restaurer activement les écosystèmes. Le projet de réintroduction du bison en Suisse illustre parfaitement les opportunités et les défis de cette démarche. Il démontre que la coexistence entre la grande faune et les activités humaines est possible, à condition d’impliquer toutes les parties prenantes et de fournir un soutien adéquat.
Cependant, le concept révèle un paradoxe central : la recréation d’une nature “sauvage” nécessite des interventions humaines significatives, remettant en question la définition même du sauvage. Plus profondément, le ré-ensauvagement invite à un changement de paradigme, nous incitant à passer d’une vision anthropocentrique de domination à une relation de coexistence où les besoins des espèces non-humaines sont considérés avec la même importance que les nôtres. C’est un cheminement complexe qui interroge notre place au sein du vivant.
Sources:
